Les cloches : patrimoine campanaire, sonneries et règles d'usage

Pendant des siècles, les cloches ont donné l'heure, annoncé les fêtes et les deuils, appelé au secours en cas d'incendie. Elles restent l'un des patrimoines les plus familiers et les moins connus de nos villages. Voici comment elles sont fabriquées, ce qu'elles racontent, comment on les protège, et quelles règles encadrent leurs sonneries.
Une cloche est un instrument de musique en bronze, coulé dans un moule unique. Ses sonneries sont réglées par arrêté municipal (loi du 9 décembre 1905, article 27). Les cloches anciennes peuvent être protégées au titre des monuments historiques, comme objets mobiliers.
Une fabrication restée artisanale
Le bronze de cloche est un alliage de cuivre et d'étain. Le savoir-faire du fondeur consiste à donner à la cloche un profil précis, l'épaisseur et la courbe de la paroi, qui détermine sa note et la richesse de ses harmoniques.
- Le moule. On construit un noyau, puis une « fausse cloche » en argile ou en cire qui a exactement la forme de la future cloche, et enfin une chape extérieure. Les inscriptions et décors sont appliqués sur la fausse cloche et s'impriment en creux dans la chape.
- La coulée. On retire la fausse cloche, on remonte le moule, souvent enterré dans une fosse, et l'on y verse le métal en fusion.
- Le refroidissement et le démoulage. Après plusieurs jours, la cloche est dégagée, nettoyée, puis contrôlée. Si sa note doit être ajustée, on l'accorde en enlevant un peu de métal à l'intérieur.
Longtemps, des fondeurs itinérants coulaient les cloches au pied même de l'église. Aujourd'hui, quelques fonderies spécialisées perpétuent le métier en France, notamment à Villedieu-les-Poêles, dans la Manche, et en Haute-Savoie.
Ce qu'une cloche raconte
Une cloche est un document historique. Ses inscriptions indiquent souvent :
- la date de la fonte et le nom du fondeur ;
- le nom de la cloche, généralement un prénom, donné lors de sa bénédiction ;
- les noms du parrain et de la marraine, souvent des notables de la paroisse, ainsi que du curé et du maire de l'époque ;
- parfois une devise, une invocation, ou les armoiries d'un donateur.
Ces informations recoupent utilement les registres paroissiaux et municipaux. Pour un généalogiste, retrouver un ancêtre parrain d'une cloche est une belle découverte. Beaucoup de cloches anciennes ont disparu à la Révolution, quand une grande partie du métal fut fondue pour la monnaie et les canons ; celles qui ont échappé à ces réquisitions sont d'autant plus précieuses.
Angélus, glas, tocsin : le langage des sonneries
Chaque sonnerie a un sens, que les habitants savaient autrefois reconnaître à l'oreille :
- l'angélus, traditionnellement sonné le matin, à midi et le soir, rythmait la journée de travail ;
- la volée, où la cloche balance et frappe librement, annonce les offices et les fêtes ;
- le glas, coups lents et espacés, annonce un décès ou accompagne des obsèques ;
- le tocsin, tintement rapide et répété, appelait la population en cas de danger : incendie, inondation, invasion.
Le 1er août 1914, le tocsin a sonné dans les communes de France pour annoncer la mobilisation générale. Des cloches ont aussi sonné le 11 novembre 1918 pour l'armistice : ce sont des moments où l'usage civil des cloches rejoint l'histoire nationale.
Qui décide des sonneries ?
La loi du 9 décembre 1905 a prévu le cas. Son article 27 dispose que les sonneries des cloches sont réglées par arrêté municipal, et, en cas de désaccord entre le maire et l'association cultuelle, par arrêté préfectoral. Le décret du 16 mars 1906 précise la distinction entre :
- les sonneries religieuses, pour les offices et cérémonies, organisées dans le cadre fixé par l'arrêté municipal ;
- les sonneries civiles, que le maire peut faire sonner en cas de péril commun ou lorsque des lois, règlements ou usages locaux les prévoient.
Le même décret prévoit la répartition des clés du clocher entre l'affectataire et le maire. En pratique, la plupart des communes ont un arrêté ancien, rarement contesté. Les éventuels conflits de voisinage autour des sonneries sont abordés dans notre guide sur la vie près d'un monument.
Protéger et entretenir
Une cloche peut être classée ou inscrite au titre des monuments historiques en tant qu'objet mobilier. La base Palissy, consultable sur la plateforme POP du ministère de la Culture, en recense un grand nombre, avec leur date, leur fondeur et leurs inscriptions. Pour une cloche protégée, une refonte ou une modification est soumise à autorisation.
Les dégradations les plus courantes sont mécaniques : usure à l'endroit où frappe le battant, fêlures, beffroi (la charpente qui porte les cloches) fatigué par les vibrations, ferrures rouillées. L'électrification des sonneries, généralisée au XXe siècle, a facilité la vie des communes, mais un réglage inadapté des tintements peut user une cloche plus vite. Le propriétaire de l'église, souvent la commune, est responsable de cet entretien.
Les cloches ne sont pas les seuls instruments du patrimoine religieux : l'orgue obéit à une logique comparable d'entretien régulier. Et pour situer l'emplacement du clocher dans l'édifice, voyez notre lexique du plan d'une église.
Écouter autrement
Quelques idées pour découvrir ce patrimoine : les Journées européennes du patrimoine, chaque année en septembre, sont souvent l'occasion de monter au clocher avec un guide ; les beffrois du nord de la France, inscrits avec ceux de Belgique sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, abritent pour beaucoup des carillons qui jouent de véritables mélodies ; et les inventaires régionaux du patrimoine publient des études sur les cloches d'un département ou d'un canton.
Les cloches dans le paysage sonore
Pendant des siècles, le son des cloches a délimité un territoire : on appartenait à la paroisse dont on entendait le clocher. Cette dimension se lit encore dans les noms de lieux et dans les expressions (« l'esprit de clocher »). Aujourd'hui, la question se pose surtout à l'échelle du voisinage, mais aussi du patrimoine : la loi du 29 janvier 2021 sur le patrimoine sensoriel des campagnes françaises a ajouté au patrimoine commun de la nation « les sons et odeurs » qui caractérisent les espaces et milieux naturels, et a confié aux services régionaux de l'inventaire le soin d'étudier l'identité culturelle des territoires, notamment ruraux. Pour une commune, garder des cloches en état de sonner, c'est donc entretenir un objet, un instrument et une part de l'identité locale. Lorsqu'une cloche fêlée doit être refondue, il est d'usage de conserver une trace de l'ancienne : photographies, relevé des inscriptions, mesure du diamètre et de la note, parfois conservation de la cloche elle-même dans l'église.
Sources
- Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État, article 27, Légifrance.
- Décret du 16 mars 1906 portant règlement d'administration publique pour l'exécution de la loi du 9 décembre 1905, articles 50 et 51, Légifrance.
- Ministère de la Culture, plateforme POP, base Palissy (cloches protégées au titre des monuments historiques).
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial, « Beffrois de Belgique et de France », whc.unesco.org.
- Loi n° 2021-85 du 29 janvier 2021 visant à définir et protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises, articles 1er et 2, Légifrance.
- Service historique de la Défense et Archives nationales, documents relatifs à la mobilisation générale du 1er août 1914.
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